Elle est l’un des visages et l’une des voix célèbres de la BBC : Lyse Doucet, 67 ans, a accepté l’invitation du Prix Bayeux à présider les travaux du jury en octobre prochain. « Une grande responsabilité » que mesure pleinement la journaliste, elle-même lauréate du Prix Bayeux 2014.

© Lee Durant

Originaire de Bathurst au Nouveau-Brunswick, la Canadienne Lyse Doucet revendique fièrement ses racines acadiennes à travers son intérêt pour la langue et la culture françaises. C’est pourtant bien à Londres que la journaliste est établie depuis 1999, date à laquelle elle a rejoint l’équipe de présentateurs de la BBC. Sa carrière au sein de l’institution britannique a débuté en 1983 : âgée de 25 ans, tout juste diplômée en relations internationales, la jeune Lyse profite alors du dispositif Canadian Crossroads International pour effectuer une mission volontaire qui la conduit jusqu’en Afrique de l’Ouest. À la même période, la BBC y ouvre son premier bureau ; elle devient pigiste. « Je n’avais aucune expérience à part quelques articles, pas d’argent, pas de contacts, pas d’accent britannique. Rien n’allait ! Mais j’ai pris un risque et cela a fonctionné ! On disait autrefois : « au bon endroit au bon moment ». Aujourd’hui, on dit : il faut se créer sa propre chance. » Pour Lyse, il n’y a pas eu de moment clé, de « déclic » pour devenir journaliste. Un livre emprunté à la bibliothèque municipale et dont elle a encore le ticket révèle pourtant une ambition née très tôt. Le titre de l’ouvrage : « Comment devenir journaliste ? »…

Une soif de raconter
De pigiste, Lyse devient correspondante pour la BBC. Son métier – « le plus beau du monde ! » – l’emmène en Afghanistan, à Islamabad, en Iran puis à Amman ou encore à Jérusalem. Des années de voyage et de découverte où elle apprend que « pour mieux raconter une société, il faut la comprendre et donc s’en imprégner ». Raconter une société, rapporter l’actualité, Lyse en fait son leitmotiv. Plus qu’une ambition, c’est un véritable mode de vie qu’elle embrasse. « Être journaliste, c’est une façon d’appréhender la vie, de vivre sa vie. » En s’établissant au Moyen Orient, elle construit des relations, tisse le réseau de contacts qui lui manquait à son arrivée, pour finalement nouer des liens très forts. « À force de couvrir ces régions, elles ne sont plus de simples sujets d’actualité : elles font partie intégrante de nos vies. Aller dans ces pays, rencontrer leurs habitants, c’est comme aller dans des lieux qui, d’une certaine manière, sont comme une seconde patrie. Quand on y vit et qu’on y retourne régulièrement, cela enrichit notre histoire et donne une profondeur à nos reportages. »

Comprendre et ne pas ignorer
Ainsi attachée aux régions touchées par la guerre, Lyse s’attarde naturellement sur le sort des civils. Son reportage « Yarmouk » réalisé en 2013 dans la ville syrienne assiégée lui a valu un Prix Bayeux. On y voit un jeune garçon s’effondrer  en larmes au milieu des ruines, affamé et sans espoir. « Je voulais montrer aux auditeurs, aux téléspectateurs, comment les tactiques de guerre les plus brutales, comme le « capitulez ou mourez de faim » médiéval, affectent les personnes qui les subissent. Je voulais aussi leur faire comprendre que, malgré la distance, ces guerres étaient et sont aussi les nôtres. Qu’un monde qui va mal n’est pas celui que nous voulons. » Au cœur des conflits, Lyse a ainsi été le témoin du pire mais également cherché et révélé le meilleur de l’être humain. « Je pense que de nombreux correspondants de notre époque tentent de trouver des lueurs de lumière et d’espoir car je pense que nous en avons tous besoin pour survivre. En temps de guerre, nous devons montrer ces lueurs d’humanité pour surmonter l’inhumanité. »

Un premier roman
Pour montrer le quotidien en temps de guerre et parce que « les gros titres et les reportages ne donnent qu’un aperçu très partiel de la réalité », Lyse Doucet a récemment exploré une nouvelle manière de raconter ; la journaliste chevronnée a ainsi publié son tout premier livre, A finest hotel in Kabul, dans lequel elle dresse le portrait du peuple afghan à travers les histoires personnelles de six employés de l’hôtel Intercontinental de Kaboul. « Dans cet ouvrage, je raconte l’histoire d’Afghans mais cela aurait pu être les Gazaouis, les Soudanais, les Ukrainiens, des personnes confrontées à des guerres dévastatrices. Dans des moments comme ceux-ci, les gens doivent trouver chaque matin le courage de se lever et d’affronter leur journée. En temps de guerre, non seulement la vie continue mais elle doit continuer car les gens, quand ils le peuvent, s’accrochent à ce qu’il leur reste de vie. » De cette nouvelle expérience d’auteur, « positive et enrichissante », Lyse ressort « d’autant plus convaincue de l’importance de l’art de raconter : non seulement les histoires mais aussi la manière dont nous les racontons ».

Madame la Présidente
Et comment raconter ce qui se passe dans le monde à l’heure de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux ? Cette question, elle compte bien la mettre à l’ordre du jour du prochain Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre dont elle présidera les travaux du jury. Impatiente de retrouver ses collègues et amis, d’honorer la mémoire de celles et ceux dont les noms sont gravés au Mémorial des reporters, d’échanger avec la jeune génération, Lyse Doucet se prépare très sérieusement à son rôle de Présidente. « Remporter un prix attribué par ses pairs est très particulier. Je le sais car je l’ai vécu. Aussi ai-je conscience de cette grande responsabilité. » Les discussions promettent ainsi d’être riches cet automne dans la petite ville française que les étrangers prononcent maladroitement « Bayou ». Lyse Doucet s’en amuse d’ailleurs beaucoup ! « Bayou, notre petit bijou ! » Après les « Oscars du journalisme » par Ed Vuliamy, « Bayou, le petit bijou des reporters de guerre » s’apprête à accueillir l’une des perles du journalisme. Un honneur partagé.

Lyse Doucet est l’une des membres fondatrices du Marie Colvin Journalists’ Network, une association caritative qui œuvre auprès des femmes journalistes arabes, créée en mémoire de Marie Colvin, assassinée par des tirs de l’armée syrienne à Homs en 2012. Elle s’implique également dans de nombreuses autres associations caritatives, telles que Friends of Aschiana UK, qui vient en aide aux enfants des rues qui travaillent en Afghanistan, et la Linda Norgrove Foundation, nommée en l’honneur de Linda, kidnappée et assassinée par les talibans afghans en 2010. Elle est membre senior du Massey College de l’Université de Toronto, membre de la Royal Scottish Geographical Society, membre de l’Ordre du Canada et a été décorée de l’Ordre de l’Empire britannique (OBE) dans la liste d’honneur de la Reine en 2014.

QUELQUES REPÈRES

1983-1988 – Pigiste en Afrique de l’Ouest pour les médias canadiens et la BBC
1989-1993 – Correspondante de la BBC à Islamabad et à Kaboul
1994 – Ouvre le bureau de la BBC à Amman, Jordanie
1995-1999 – Correspondante de la BBC au Moyen-Orient, basé à Jérusalem
1999 – Rejoint l’équipe de présentateurs de la BBC
2002 – Elle est la seule journaliste à accompagner le président afghan Hamid Karzai au mariage de son frère durant lequel une tentative d’assassinat a lieu. Elle et son équipe ont été nominées pour un Royal Television Society Award pour leur couverture exclusive de la tentative d’assassinat
2007 – Nommée personnalité internationale de télévision de l’année par l’Association for International Broadcasting
2009 – Prix Peabody pour un reportage réalisé en Afghanistan sur la mortalité maternelle
2010 – Prix d’or de la Sony Radio Academy dans la catégorie « Journaliste de l’année »
– Prix David Bloom pour un reportage réalisé en Afghanistan
2014 – Documentaire Children of Syria, réalisé en collaboration avec le cinéaste Robin Barnwell, nominé dans la catégorie « Meilleur documentaire » aux BAFTA Awards 2015
– Prix Bayeux, catégorie télévision pour son reportage en Syrie « Yarmouk »
– Emmy Award et Peabody Award pour le travail réalisé par son équipe en Syrie
– Est nommée Officier de l’Ordre de l’Empire britannique sur la liste d’honneur de la Reine pour sa contribution au journalisme
2015 – Réalise le documentaire Children of the Gaza War avec le cinéaste James Jones
2016 – Reçoit un Columbia Journalism Award pour l’ensemble de son œuvre
2017 – Reçoit le prix Outstanding Contribution to Broadcasting lors des International Media Awards. Ce prix est décerné aux journalistes dont l’ensemble du travail a permis une meilleure compréhension et, par conséquent, une augmentation des perspectives de paix
2018 Syrie : La guerre mondiale, documentaire réalisé pour BBC Two et BBC World
– Premier épisode de Her Story Made History, une série en cinq parties sur BBC Radio 4 qui dresse le portrait de cinq femmes remarquables. Le thème est la relation entre les femmes et la démocratie
– Est nommée membre de l’Ordre du Canada
2021 – Réalise de nombreux reportages depuis l’aéroport de Kaboul après l’offensive des talibans dans le pays
– Présentateur de l’année – Press Club de Londres
2022 – Aux côtés de Clive Myrie, elle contribue à la couverture par la BBC de l’invasion russe de l’Ukraine, depuis Kiev
– Médaille du journalisme du Hay Festival
– Prix Shifa Gardi 
2024 – Prix John Peter et Anna Catherine Zenger pour la liberté de la presse, décerné par l’École de journalisme de l’Université d’Arizona
2026 – Le livre The Finest Hotel in Kabul a été présélectionné pour le prix Baillie-Gifford, sélectionné pour le prix Nero, et figure désormais parmi les finalistes du prix Women’s Prize.